Les Français au Texas : de La Salle à Castroville et La Réunion

Début septembre 1844, un petit convoi quitte San Antonio vers l'ouest. En tête marche Henri Castro, banquier, consul général du Texas à Paris et désormais empresario de la république du Texas. Derrière lui, ses premiers colons, des paysans catholiques d'Alsace pour la plupart. Le célèbre ranger texan John C. Hays et cinq de ses hommes les escortent. Ils choisissent un terrain plat, presque un parc, couvert de pacaniers, dans une boucle serrée de la rivière Medina. Dans ses mémoires, Castro raconte qu'après avoir traversé la rivière, ses compagnons tuent deux cerfs, trois ours et un alligator. Le 12 septembre, les colons élisent deux juges de paix et un constable, et adoptent un nom pour leur village : Castroville.

Castroville est la plus belle réussite française au Texas. Mais l'histoire des Français dans le Lone Star State commence cent soixante ans plus tôt, sur une plage de la baie de Matagorda.

La Salle, le rêve du Mississippi échoué au Texas

Le 1er août 1684, René-Robert Cavelier de La Salle appareille de Rochefort avec quatre navires et plus de trois cents personnes. Deux ans plus tôt, il a descendu le Mississippi jusqu'au golfe du Mexique. Il veut désormais en trouver l'embouchure par la mer et y fonder une colonie. La navigation tourne mal : une boussole brisée, un astrolabe qui donne de fausses latitudes, des cartes trompeuses. Le 20 février 1685, La Salle débarque ses colons dans la baie de Matagorda, persuadé d'avoir trouvé l'embouchure occidentale du fleuve. Il est en réalité bien à l'ouest du Mississippi.

Selon le Handbook of Texas, 180 colons s'installent sur la rive droite du Garcitas Creek, dans l'actuel comté de Victoria, dont une demi-douzaine de jeunes femmes, deux familles avec sept enfants et plusieurs adolescents. La première maison est une construction de deux étages et quatre pièces, bâtie avec des rondins et des bois récupérés sur l'épave de l'Aimable, le navire de ravitaillement, et couverte de peaux de bison. Une des cabanes sert de chapelle. C'est là qu'est célébré le premier office catholique du Texas en dehors de la région d'El Paso, et c'est sans doute là qu'est baptisé le premier enfant européen né au Texas dont on ait la trace.

Le travail, la maladie et la faim emportent plus de la moitié des colons en six mois. À la fin de l'hiver 1686, la Belle, le dernier navire de l'expédition, fait naufrage. La Salle part chercher du secours vers le pays des Hasinais. Le 19 mars 1687, il est tué dans une embuscade par un de ses hommes, Pierre Duhaut. Vers Noël 1688, les Karankawas attaquent la colonie et n'épargnent que les enfants, adoptés par la tribu puis récupérés par les expéditions espagnoles. Le 22 avril 1689, Alonso De León découvre le site en ruines.

La Belle, une épave française au cœur d'Austin

L'aventure de La Salle aurait pu rester une note de bas de page. Elle est devenue l'un des grands trésors archéologiques d'Amérique. En 1995, après une vingtaine d'années de recherches, des archéologues de la Texas Historical Commission retrouvent la Belle au fond de la baie de Matagorda, où elle reposait depuis plus de trois cents ans. Les fouilles commencent en 1996 et livrent la coque et plus de 1,8 million d'objets. Plus de 785 000 perles de verre fabriquées en Italie, dont 450 000 enfilées par couleur dans une seule caisse. Six cents mousquets transportés comme cargaison. Cent paires de pistolets, cent cinquante épées et cent cinquante sabres offerts par Louis XIV à l'expédition. Le laboratoire de conservation de Texas A&M achève la restauration de la coque en 2014. L'épave, propriété de la France et des collections du Musée national de la Marine, est exposée au Bullock Texas State History Museum d'Austin.

À terre aussi, le site a parlé. En juin 1996, la découverte de huit canons français enterrés par les Espagnols confirme l'emplacement de la colonie sur le Garcitas Creek. Les fouilles du ranch Keeran, de 1996 à 2002, mettent au jour 157 726 objets, dont environ 10 % d'origine française.

Explorateurs, corsaires et soldats de l'Empire

Après La Salle, les Français ne quittent jamais vraiment le Texas. En 1714, Louis Juchereau de Saint-Denis traverse le pays de Natchitoches, en Louisiane, jusqu'à San Juan Bautista, sur le Rio Grande, pour ouvrir une route commerciale vers le Mexique. En août 1718, Jean-Baptiste Bénard de La Harpe établit un comptoir chez les Caddos, dans l'actuel comté de Red River.

En avril 1817, le pirate Jean Laffite fonde sur l'île de Galveston une petite « république » qui compte plus de mille habitants avant d'être abandonnée en mai 1820. En 1818, des réfugiés bonapartistes, pour la plupart des officiers, menés par le général Charles Lallemand, remontent la Trinity et bâtissent un camp fortifié près de l'actuelle Liberty : le Champ d'Asile. On connaît le nom de 149 de ses membres. La colonie ne tient qu'environ six mois, mais selon le Handbook of Texas, son retentissement à Paris entretient un attachement français au Texas qui fera de la France, deux décennies plus tard, la première puissance européenne à reconnaître la république du Texas. Le 14 février 1840, la France et la république signent un traité de commerce, et l'intérêt français pour le Texas s'envole.

Henri Castro, l'empresario des Landes

Henri Castro naît en juillet 1786 dans le département des Landes, dans une famille aisée descendant de Juifs portugais réfugiés en France. À dix-neuf ans, il fait partie du comité d'accueil de Napoléon dans les Landes, et en 1806 il sert dans la garde d'honneur de l'empereur. Après la chute de l'Empire, il émigre aux États-Unis et devient citoyen américain en 1827. Revenu en France en 1838, il devient associé de la banque Lafitte et Compagnie, où il tente de négocier un emprunt pour la jeune république du Texas. Sam Houston le remercie en le nommant consul général du Texas à Paris.

En 1842, Castro signe avec le gouvernement texan un contrat de colonisation pour des terres de la rivière Medina, à l'ouest de San Antonio. Il recrute en France, surtout en Alsace, et diffuse ses cartes du Texas dans les districts rhénans. Entre 1843 et 1847, malgré les dépenses, les retards et une guerre avec le Mexique qui rend les ports peu sûrs, il affrète vingt-sept navires et amène 485 familles et 457 hommes célibataires. Il dépense plus de 200 000 dollars de sa poche pour fournir à ses colons des vaches, des outils, des semences et des médicaments. Le Handbook of Texas le juge plus proche de Stephen F. Austin que n'importe quel autre empresario texan.

Après Castroville en 1844, les colons fondent Quihi en 1845, Vandenburg en 1846 et D'Hanis en 1847. D'Hanis, établi par vingt-neuf familles alsaciennes, doit son nom à William D'Hanis, le directeur anversois de la compagnie de colonisation. La population croît assez vite pour justifier la création du comté de Medina en 1848. Castro meurt à Monterrey, au Mexique, en 1865, en route pour la France. Un comté du Panhandle texan porte son nom.

Castroville, la petite Alsace du Texas

Castro dessine sa ville comme un village européen, avec de petits terrains à bâtir entourés de parcelles agricoles. Les rues portent les noms de ses parents, de ses amis et des capitales d'Europe. Dès 1844, les habitants bâtissent l'église catholique Saint-Louis, la première du comté de Medina. Les débuts sont rudes : raids, sécheresses en 1848 et 1849, invasion de sauterelles et choléra en 1849. Mais en 1856, Castroville compte trois grands magasins, une brasserie et un moulin à eau. Au milieu des années 1860, c'est la douzième ville du Texas.

Un visiteur des années 1850 trouve la ville très peu texane, avec ses toits de chaume pentus et ses ruelles. Les maisons sont en pierre brute ou en pierre et bois, enduites de chaux, sans les grandes vérandas du Sud. Beaucoup de ces bâtisses abritent encore des familles et des commerces cent cinquante ans plus tard. En 1880, le chemin de fer du Southern Pacific passe au sud de la ville, qui a refusé de lui verser une prime, et en 1892 Hondo devient le chef-lieu du comté. Castroville y a peut-être gagné : elle a gardé son visage.

Le Handbook of Texas recense quatre-vingt-dix-sept bâtiments historiques visibles lors d'une promenade, dont le Landmark Inn State Historic Site, les églises Saint-Louis et Zion Lutheran, l'hôtel Tarde et la maison d'origine d'Henri Castro. La ville, reconnue district historique national et texan, comptait 2 664 habitants en 2000 et fête chaque année la Saint-Louis le 22 août. La Texas Historical Commission, qui gère le Landmark Inn, rappelle qu'on l'appelle « The Little Alsace of Texas ».

La langue, elle, a résisté longtemps. Selon une étude de la Binghamton University, l'alsacien, un dialecte germanique, a reculé pendant les deux guerres mondiales, mais quelques locuteurs natifs restent. Plusieurs personnes interrogées par la chercheuse Patricia Markert ont grandi avec l'alsacien, l'allemand et l'espagnol, et n'ont découvert l'anglais qu'à l'école primaire. La même étude décrit à Castroville une boulangerie et des restaurants de style alsacien, une promenade parmi les maisons de pierre d'origine et une fête alsacienne.

La Réunion, l'utopie française de Dallas

Dix ans après Castroville, une autre aventure française commence au nord du Texas. Victor Considérant, né à Salins le 12 octobre 1808, est le chef de file international du mouvement inspiré par Charles Fourier. Exilé en Belgique, il parcourt le nord et le centre du Texas en 1852 et 1853 et revient enthousiasmé par le pays, son climat et ses habitants. En 1854, il publie Au Texas à Paris et fonde une société de colonisation européo-américaine. Début 1855, ses agents achètent environ 2 500 acres au bord de la Trinity, près de Dallas.

Près de deux mille personnes se sont inscrites pour partir. Environ deux cents colons francophones débarquent à Galveston en 1855, gagnent Dallas par voie de terre en avril et arrivent à La Réunion le 16 juin. La colonie doit fonctionner comme une communauté organisée en démocratie directe, où chacun touche une part des bénéfices selon son capital et son travail. La population culmine à environ 350 personnes à l'automne 1856. Mais le sol est pauvre, les hivers rigoureux, les étés secs, et les colons manquent de savoir-faire agricole. Le 28 janvier 1857, Allyre Bureau annonce officiellement la dissolution de la colonie.

L'échec de la communauté n'est pas celui des colons. Selon le Handbook of Texas, au moins la moitié d'entre eux s'installent dans d'autres villes texanes, surtout Dallas et San Antonio. Considérant lui-même devient citoyen américain et cultive la terre dans le comté de Bexar jusqu'en 1869, avant de rentrer à Paris. Dallas a absorbé le site, mais il en reste un petit cimetière près de Fishtrap Road, une plaque commémorative dans Reverchon Park et un nom que les Texans connaissent bien : le Reunion Arena du centre-ville, qui perpétue le souvenir de la colonie française.

Les Français du Texas en chiffres

SourceFrançais au Texas
Recensement de 1850647 hommes nés en France
Recensement de 18601 883 hommes nés en France
Recensement de 193010 185 personnes de nationalité française
Recensement de 1990571 175 personnes d'ascendance française
American Community Survey 2024416 681 personnes d'ascendance française

Sources : Handbook of Texas, article French ; U.S. Census Bureau, American Community Survey 2024, tableau B04006. En 2024, le Texas compte aussi 65 126 personnes d'ascendance franco-canadienne et 15 433 qui se déclarent cajuns, et 100 409 Texans de cinq ans et plus parlent à la maison le français, le créole haïtien ou le cajun.

De la Belle de La Salle aux maisons de pierre de la Medina, les Français du Texas ont rarement été nombreux. Ils ont pourtant laissé des villes, des églises, un nom sur une salle de Dallas et un comté dans le Panhandle. Pour la Louisiane voisine, lisez Acadiens et Cajuns, du Grand Dérangement à l'Acadiana et La Nouvelle-Orléans et les Créoles. Toute la série se trouve sur la page Les Français en Louisiane et au Texas.

Sebastian Sauerborn
Sebastian Sauerborn
Fondateur de Mount Bonnell Advisors, Austin, Texas
10 minutes de lecture · Mis à jour : octobre 2026