Acadiens et Cajuns : du Grand Dérangement à l'Acadiana

Le 8 avril 1765, à La Nouvelle-Orléans, le commandant de la Louisiane, Charles-Philippe Aubry, nomme un Acadien capitaine de milice et commandant des Acadiens du pays des Attakapas, une région qui englobe les futures paroisses de Saint-Landry, Saint-Martin et Lafayette. L'homme s'appelle Joseph Broussard, dit Beausoleil. Il vient de traverser dix ans de guerre, de prison et d'errance. Il meurt quelques mois plus tard et il est inhumé le 20 octobre 1765 à Beausoleil, près de l'actuelle ville de Broussard, à quelques kilomètres au sud de Lafayette. Il ne verra pas ce que son peuple va construire sur ces terres. Mais les Cajuns de Louisiane en ont fait une figure légendaire.

Cette histoire est celle d'un peuple qui a tout perdu en 1755 et qui a refait sa vie au bord des bayous. Elle commence en France.

Du Poitou à la baie de Fundy

Les ancêtres des Cajuns viennent pour la plupart du Centre-Ouest de la France, sur la côte atlantique, autour de l'actuelle Poitiers. La colonie d'Acadie, dans l'actuelle Nouvelle-Écosse, est fondée à partir de 1604. Les premières familles arrivent en 1632, et leurs noms sont familiers dans tout le sud de la Louisiane : Boudreaux, Bourgeois, Breaux, Comeaux, Cormier, Doucet, Girouard, Hebert, LeBlanc, Theriot, Thibodeaux.

Ces familles fuient les violences religieuses, la maladie, la pauvreté, la famine, la sécheresse et les lourdes taxes féodales du Centre-Ouest. Elles cherchent surtout une terre à elles, qu'elles tiennent pour la condition de la liberté et du bonheur. Le long de la baie de Fundy, elles mettent au point un système ingénieux de digues pour gagner sur la mer des terres côtières fertiles. Elles vivent d'agriculture et de traite des fourrures, et elles prospèrent : la population passe d'environ 325 habitants en 1654 à environ 15 000 en 1755.

Le problème, c'est la géographie. L'Acadie se trouve exactement entre la France et la Grande-Bretagne. En un siècle, la colonie change dix fois de mains. En 1710, les Britanniques la prennent définitivement, et le traité d'Utrecht confirme la conquête en 1713. Le traité laisse aux Acadiens le choix de partir avec leurs biens ou de rester sur leurs fermes, et leur garantit la foi catholique. L'Acadie devient la Nova Scotia.

1755 : le Grand Dérangement

Pendant des décennies, les Britanniques pressent les Acadiens de prêter un serment d'allégeance sans condition. Les Acadiens refusent. Ils proposent leur loyauté à une seule condition : rester neutres en temps de guerre, pour ne pas devenir la cible des Français et de leurs alliés autochtones. Le lieutenant-gouverneur Charles Lawrence prend ce refus pour prétexte. À l'été 1755, avec l'appui de William Shirley, gouverneur du Massachusetts, il lance l'expulsion de tous les Acadiens, hommes, femmes et enfants.

Les hommes sont convoqués sous de faux prétextes puis arrêtés. À Grand-Pré, plus de quatre cents d'entre eux sont attirés dans l'église du village, qui devient leur prison. Les familles sont séparées par âge et par sexe, embarquées sur des navires surchargés et dispersées dans les colonies britanniques d'Amérique du Nord et au-delà. Selon l'encyclopédie 64 Parishes, certains historiens estiment que jusqu'à la moitié des quelque quinze mille Acadiens meurent de froid, de maladie, de faim ou de violence liés à la déportation. Les Acadiens appellent cette catastrophe le Grand Dérangement.

Beausoleil, le résistant de la Petitcodiac

Joseph Broussard est né en 1702 à Port-Royal. Selon le Dictionary of Canadian Biography, il s'installe vers 1740 au Cran, près de l'actuelle Moncton, dans l'actuel Nouveau-Brunswick. En juin 1755, quand les Britanniques assiègent le fort Beauséjour, il multiplie les escarmouches. Le 16 juin, le jour même de la capitulation du fort, il attaque le camp britannique avec soixante hommes, Français et Autochtones, et ne perd qu'un seul homme.

Après la déportation, il prend le maquis avec sa famille. Il arme un petit corsaire, capture des prises dans la baie de Fundy et, avec ses quatre fils et les Acadiens réfugiés le long de la Petitcodiac, harcèle les troupes britanniques pendant des années. En 1761, un colonel britannique se plaint encore dans une lettre au général Amherst de ce « BeauSoleil » qui entretient l'obstination des derniers résistants. Réduit à la famine, Broussard se rend en novembre 1761. Il est détenu à Fort Edward, puis à Halifax jusqu'au traité de Paris de 1763. Arrêté de nouveau, il n'est relâché que l'année suivante et affrète alors une goélette pour Saint-Domingue avec d'autres Acadiens. Le climat en tue beaucoup, et Broussard conduit les survivants en Louisiane au début de 1765.

La Louisiane, une nouvelle Acadie

La Louisiane vient d'être cédée à l'Espagne, mais elle est encore administrée par des Français qui agissent au nom de Madrid. Ils voient dans les Acadiens un rempart contre les colons britanniques, et ils les accueillent à bras ouverts : terres, bétail, outils et tout le nécessaire. Les exilés s'installent dans la région fertile des Attakapas, au centre-sud de l'actuelle Louisiane. De là, ils écrivent à leurs proches dispersés et décrivent leur nouveau pays avec enthousiasme. Ces lettres font venir d'autres groupes, du Maryland, de Pennsylvanie, de New York et de France.

Environ trois mille exilés acadiens finissent par gagner la Louisiane. Selon le National Park Service, près de 4 000 Acadiens y vivent vers 1800. Beaucoup s'installent dans le pays des bayous, où ils chassent, pêchent, piègent et vivent des ressources du delta du Mississippi. D'autres partent au-delà du bassin de l'Atchafalaya, dans les prairies du sud-ouest, pour élever du bétail et cultiver le riz. Ils adaptent leurs savoir-faire : le bousillage, un mélange de mousse espagnole et de boue, devient la version louisianaise des techniques de construction d'Acadie et de France.

Les Acadiens ne se laissent pas faire non plus. Quand le gouverneur espagnol Antonio de Ulloa veut installer certains exilés près de l'actuelle Natchez, loin de leurs familles des Attakapas, ils marchent sur La Nouvelle-Orléans avec d'autres colons mécontents et contribuent à renverser le gouverneur lors de l'insurrection de 1768.

Des Acadiens aux Cajuns

Au fil des générations, la société acadienne de Louisiane se divise. Une petite élite de planteurs adopte le mode de vie des Créoles, une classe moyenne d'artisans et de fermiers se forme, et une grande majorité reste fidèle à l'agriculture de subsistance et aux traditions des ancêtres. C'est de cette majorité que naîtra le peuple cajun.

La guerre de Sécession, de 1861 à 1865, ravage le sud de la Louisiane et ruine des familles autrefois aisées. Les barrières sociales tombent entre voisins qui travaillent désormais côte à côte dans les champs. Les mariages entre Acadiens et descendants créoles d'immigrés français, espagnols et allemands se multiplient, et un nouveau groupe se forme autour d'un noyau acadien : les Cajuns. Leurs noms de famille racontent ce mélange. Boudreaux, Guidry, LeBlanc et Trahan rappellent l'Acadie. Fontenot, Soileau, Delahoussaye et Fuselier évoquent la France. Abshire, Hymel, Schexnider et Stelly viennent d'ancêtres allemands, Dartez, Miguez, Romero et Segura d'ancêtres espagnols. Même des Anglo-Américains et des Écossais-Irlandais ont été absorbés : le musicien cajun Dennis McGee aimait rappeler que McGee était, à ses yeux, un nom français.

La culture cajun dite traditionnelle prend forme entre la fin de la guerre de Sécession et le début du XXe siècle : un peuple rural, catholique et francophone, de fermiers, de trappeurs et de constructeurs de bateaux. C'est à cette époque que se fixent la cuisine et la musique qui feront le tour du monde.

Évangéline, l'héroïne qui a rendu leur fierté aux Cajuns

En 1847, le poète américain Henry Wadsworth Longfellow publie Evangeline, l'histoire de deux fiancés de Grand-Pré séparés par la déportation. Selon le National Park Service, qui gère sa maison de Cambridge, Longfellow achève le premier jet le 27 février 1847, jour de ses quarante ans, et le poème est prêt pour la publication à la fin de l'été. Il fait descendre son héroïne le long du Mississippi et à travers la Louisiane. Le poème donne aux Acadiens revenus en Nouvelle-Écosse comme aux Cajuns de Louisiane une fierté nouvelle. Des statues d'Évangéline se dressent à St. Martinville, en Louisiane, et à Grand-Pré, en Nouvelle-Écosse.

Le français à l'école : interdit, puis sauvé

Le XXe siècle est dur pour la langue. En 1916, la Louisiane rend l'école obligatoire, et des milliers d'enfants francophones arrivent dans les classes. La constitution de 1921 impose l'anglais comme seule langue de l'enseignement. Les enfants surpris à parler français sont punis et humiliés, et ces punitions durent jusque vers 1960, quand il ne reste presque plus d'enfants cajuns qui ne parlent que le français.

La Seconde Guerre mondiale accélère le mouvement. Environ vingt-cinq mille soldats cajuns partent sous les drapeaux. Beaucoup n'ont jamais quitté leur paroisse, et la plupart ont le français pour première langue, souvent la seule. Dans les camps d'entraînement et sur les fronts, leur survie dépend de l'anglais. Après la guerre, les enfants cajuns de la génération du baby-boom grandissent surtout en anglais, au point que certains observateurs prédisent la disparition complète du français en Louisiane.

1968 : la renaissance

Ils se trompaient. À la fin des années 1960, un mouvement de fierté traverse le sud de la Louisiane. En 1968, la législature de l'État vote plusieurs lois pour préserver et développer le français, dont l'Act No. 409 qui crée le Conseil pour le développement du français en Louisiane, le CODOFIL. Présidé par l'avocat et ancien membre du Congrès James « Jimmy » Domengeaux, de Lafayette, le CODOFIL développe l'enseignement du français dans les écoles publiques. Au début des années 1970, les écoliers peuvent suivre des classes pilotes de français, souvent avec des enseignants venus de France et d'autres pays francophones.

En parallèle, la musique fait son œuvre. En 1964, le musicien cajun Dewey Balfa joue au Newport Folk Festival, et le public l'acclame. Balfa comprend que la musique peut porter la fierté cajun et l'usage du français. En 1974, le CODOFIL et la Smithsonian Institution organisent à Lafayette le premier « Tribute to Cajun Music ». Ce concert devient une étape majeure de l'histoire cajun et se poursuit dans les Festivals Acadiens et Créoles. Dans les années 1980, l'Amérique entière découvre la cuisine cajun, et le « blackened redfish » du chef Paul Prudhomme devient un phénomène international. Au début de ces mêmes années, le procès Roach contre Dresser Industrial Valve and Instrument Division, soutenu par le CODOFIL, aboutit à la reconnaissance fédérale des Cajuns comme groupe ethnique à part entière.

L'Acadiana : vingt-deux paroisses et au-delà

Les Cajuns vivent principalement dans une région de vingt-deux paroisses du sud de la Louisiane appelée l'Acadiana. On en trouve aussi beaucoup dans les paroisses voisines comme Allen et Jefferson, et dans le sud-est du Texas, autour de Beaumont, Port Arthur et Orange. Dans l'American Community Survey 2024, 91 641 Américains déclarent une ascendance cajun, dont 42 334 en Louisiane et 15 433 au Texas. Beaucoup d'autres se déclarent simplement d'origine française.

RepèreDate
Fondation de l'Acadie1604
Arrivée des premières familles1632
Traité d'Utrecht, l'Acadie devient britannique1713
Début du Grand Dérangement1755
Beausoleil Broussard commandant des Acadiens des Attakapas8 avril 1765
Evangeline de Longfellow1847
Constitution louisianaise : l'anglais seul à l'école1921
Création du CODOFIL1968
Premier Tribute to Cajun Music à Lafayette1974

Pour rencontrer ce peuple chez lui, le parc historique national Jean Lafitte du National Park Service gère trois centres culturels : l'Acadian Cultural Center de Lafayette, le Prairie Acadian Cultural Center d'Eunice, consacré aux Cajuns des prairies avec musique, danse et cuisine, et le Wetlands Acadian Cultural Center de Thibodaux, au bord du bayou Lafourche, qui propose des sorties en bateau guidées par des rangers.

Les Acadiens étaient venus en Amérique pour avoir une terre à eux. Ils l'ont perdue une fois, et ils l'ont retrouvée au bout du Mississippi. Pour l'autre visage de la Louisiane française, lisez La Nouvelle-Orléans et les Créoles, et pour l'autre rive de la Sabine, Les Français au Texas. Toute la série se trouve sur la page Les Français en Louisiane et au Texas.

Sebastian Sauerborn
Sebastian Sauerborn
Fondateur de Mount Bonnell Advisors, Austin, Texas
10 minutes de lecture · Mis à jour : octobre 2026