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Texas Proud · Récit

Le chêne sous lequel je voulais reposer un jour

Mes années dans un ranch au Texas

Sebastian Sauerborn Comté de Bastrop, Texas 31 min de lecture
I

Les cigales

Trois kilomètres de piste en gravier, et au bout, un portail.

L'agente immobilière n'était pas encore là. J'ai coupé le moteur, et dans le silence est monté ce crissement de cigales qu'on n'arrive plus jamais à chasser de ses oreilles après un premier été texan. Les enfants avaient ouvert les portières avant même que le pick-up soit arrêté, et dévalaient déjà la pente vers l'étang. Étang est un euphémisme : près d'un hectare d'eau, en forme de gros poisson à la gueule grande ouverte. Au Texas, on appelle ça un stock tank, un abreuvoir à bétail, ce qui ne lui rend pas justice. On peut s'y baigner. Nos enfants l'ont fait plus tard tout l'été, et un jour ils ont même eu un petit bateau.

Ma femme et moi sommes restés près du pick-up, sans rien dire, de longues minutes.

C'était l'heure qui précède le coucher du soleil, en plein été, à cinquante kilomètres au sud-est d'Austin. Sur les pâturages flottait cette lumière pour laquelle l'allemand n'a pas de mot et l'anglais seulement un mot usé. Elle ne se pose pas sur les choses, elle les habite. L'herbe brille de l'intérieur, l'écorce des chênes devient cuivrée, et la poussière soulevée par les enfants reste suspendue dans l'air et rougeoie.

Ce soir-là, j'ai compris pour la première fois que la lumière peut être une raison de rester quelque part.

Depuis, elle m'est sacrée.

La propriété était inoccupée depuis six mois et semblait endormie. Personne à des kilomètres. Rien de ce qui fait d'habitude une ferme : ni bétail, ni moteur, ni voix. Seulement cette immensité qui s'ouvrait devant nous, silencieuse et solennelle, et déjà dans ma tête l'image de ce que tout cela deviendrait quand nous lui aurions rendu la vie.

Pendant des semaines, nous avions sillonné le centre du Texas. Une fois, nous avions même signé, puis la vente avait capoté à la dernière minute. Ainsi va la vie. On cherche, on cherche un endroit, et un jour on arrête de chercher, parce qu'un endroit vous a trouvé.

Face à celui-ci, je n'avais aucune défense. Pas la moindre. L'agent du vendeur aurait la partie facile avec moi, et je l'ai su dès l'instant où je suis descendu de voiture.

Ma femme s'est retournée, elle a souri, et nous n'avons pas eu besoin de mots.

Plus loin se dressait la maison principale, une maison de ranch texane en bois sous un toit de tôle rouge, avec une véranda couverte devant et derrière, et sur celle de derrière une balancelle. Tout autour, une grange rouge, une petite cabane pour les ouvriers du ranch, un bâtiment d'exploitation, une station de pompage. Le terrain descendait en pente douce, et tout en bas, il y avait l'étang.

La moitié des terres était faite de pâturages ouverts, plantés de vieux chênes aux larges ramures sous lesquels le bétail trouve de l'ombre. Personne n'avait fauché depuis des mois. L'herbe haute ondulait sous le vent du soir en longues vagues, une mer dorée, et je comprends depuis pourquoi, dans chaque sondage sur le plus beau paysage, c'est toujours la prairie qui l'emporte, jamais le sommet.

L'autre moitié était une forêt, touffue et sauvage, de feuillus et, entre eux, ces maudits mesquites que tout rancher texan déteste et dont personne ne se débarrasse.

Pour les enfants, ce n'était pas un terrain, c'était une promesse. Une forêt pleine de serpents et de cochons sauvages, un lac pour nager et pêcher, et personne pour dire où s'arrête la limite.

L'ensemble était dans un état que l'agente résuma plus tard par la plus belle formule de l'immobilier : beaucoup de potentiel.

C'était le plus beau bout de terre que j'aie jamais vu. Ça n'a pas changé.

Nous avons sauté le pas.

II

Comment un Européen atterrit dans le comté de Bastrop

Le reste, c'était de la paperasse, et en Amérique, elle se règle étonnamment vite.

L'achat a été étonnamment simple et étonnamment bon marché. Le marché immobilier américain vacillait encore sous les effets de la crise financière, et les terres agricoles trouvaient à peine preneur. Nous avions vendu notre maison de Londres un an plus tôt et pouvions verser un bon apport, le reste passant par un prêt hypothécaire. Une semaine plus tard, nous étions ranchers au Texas.

Nous avons baptisé l'endroit Vaquera Ranch, du mot espagnol pour cowgirl, car c'est ce qu'était ma femme.

Été 2011, comté de Bastrop, à quarante-cinq minutes de voiture d'Austin. C'est là que je commence à compter.

Pour comprendre comment une famille européenne se retrouve devant un tel portail, il faut remonter trois ans en arrière, et même un peu plus loin, jusqu'à une chambre d'enfant.

J'ai émigré aux États-Unis en septembre 2008, depuis Londres. La raison était professionnelle. Deux ans plus tôt, j'avais monté à Londres une société de conseil qui marchait bien, et je voulais ouvrir le premier bureau hors d'Europe. Mais soyons honnêtes : derrière chaque raison professionnelle, il y en a toujours une autre. L'Amérique n'a jamais été un marché pour moi. C'était un rêve d'enfant avec un numéro fiscal.

En 2011, j'en avais assez de Miami. Une ville formidable, vraiment, mais tout y est de passage. Les gens arrivent, les gens repartent, et au bout de quelques années vous remarquez que rien ne prend racine, ni les amitiés, ni le voisinage, ni vous-même.

L'été précédent, nous l'avions passé dans la région d'Austin, et toute la famille était tombée amoureuse. Pas du boom que tout le monde connaît aujourd'hui. Austin ne connaissait pas encore son essor à l'époque, et franchement, ça ne nous aurait pas intéressés. Ce qui nous plaisait, c'était la campagne alentour, ses prix, la gentillesse des gens et cette excentricité texane inébranlable.

Nous voulions une vie d'un seul tenant. Pas un domicile ici, un travail là et les enfants quelque part entre les deux, mais un projet auquel chacun participe et où chacun porte ce qu'il peut porter. Nous ne cherchions pas une maison. Nous cherchions un lieu où une famille reste pendant des générations.

Ma femme brûlait pour cette idée. Les chevaux étaient sa vie depuis toujours. À Miami, nous vivions sur une propriété équestre avec trois chevaux, mais la place manquait pour tout ce qu'elle voulait vraiment faire. Au Texas, elle pouvait enfin bâtir quelque chose à elle, avec de jeunes Quarter Horses, du dressage et un nom dans un milieu qui existe vraiment là-bas.

Et moi ? Karl May et Bonanza. On peut en sourire, on le doit même, mais c'est la vérité. Il y a chez tout homme européen de ma génération une part qui a douze ans et qui veut un cheval.

Côté travail, rien ne s'y opposait. Mon frère dirigeait Londres, et j'avais conçu le bureau de Miami dès le départ pour qu'il puisse se passer de ma présence quotidienne. L'e-mail et Skype suffiraient, plus un vol toutes les quelques semaines. Je partais au Texas, pas sur Mars.

Restaient les enfants. Sept, de trois à quinze ans.

Ils étaient ravis. Des enfants qui ont le droit de grandir dehors, on n'a pas besoin de les convaincre.

L'école n'était de toute façon pas un sujet, car nous faisions l'instruction à la maison. Ce n'était pas un pis-aller, mais une conviction. Nous ne voulions pas associer l'État à l'éducation de nos enfants. Ce qu'on appelle l'école dans toute l'Europe de l'Ouest repose au fond sur des conceptions victoriennes et n'a qu'un seul but honnête : produire des abeilles ouvrières fiables, qui ont appris que les questions viennent d'en haut et que les réponses remontent vers le haut.

Pour les familles comme la nôtre, le Texas est la terre promise. Les libertés sont grandes, la communauté des familles qui instruisent à la maison est solide, et quand on arrive, on se fait plus de liens en deux semaines qu'en deux ans en Europe. Ce qu'il en est aujourd'hui sur le plan juridique et pratique, nous l'expliquons dans notre rubrique Vivre aux États-Unis, avec tout ce quotidien sur lequel les expatriations échouent réellement : écoles, assurances, permis de conduire, compte bancaire, coût de la vie.

Alors nous avons rendu l'appartement de Miami, mis nos affaires au garde-meubles et pris la route. Ma femme au volant du Dodge Ram avec le van à chevaux, moi devant dans le 4x4 avec sept enfants. Quatre jours plus tard, nous étions à San Antonio.

III

Dix-huit hectares

L'acte de vente mentionnait quarante-cinq acres. Un chiffre qui ne dit rien à un Européen, et il m'a fallu un moment pour qu'il me parle.

Un acre, c'est à peu près un terrain de football, et deux et demi font un hectare. Nous avions donc dix-huit hectares. À l'échelle texane, ce n'est rien. Ils ont même un mot un brin moqueur pour ça : ranchette. Ce que s'achètent les citadins.

Comparée à mes grands rêves, la réalité était modeste. La maison était confortable mais simple, et me rappelait davantage les cabanes de mes années scoutes que les cinq cents mètres carrés avec piscine et salle de cinéma que nous venions de laisser en Floride.

À cela s'ajoutait la sécheresse. Le centre du Texas se desséchait en ces années-là. Là où devaient pousser les herbes indigènes, de vastes surfaces n'étaient plus que terre brune et craquelée, résultat du surpâturage et d'années d'abandon.

C'est justement le contraste qui nous plaisait. Une maison qui ne fait pas semblant. Une terre qui exige quelque chose.

Cinq bâtiments, tous en bois sauf la grange. La maison principale, des années quatre-vingt, reposait comme souvent à l'époque sur des pieux et des poutres, avec en dessous un vide sanitaire d'à peine un demi-mètre pour les conduites et les câbles. À l'intérieur, deux chambres, deux salles de bains, à l'étage une mezzanine dont nous avons fait une chambre d'enfants de plus, en bas cuisine et séjour d'un seul tenant, du parquet partout. Tout fonctionnait, surtout la climatisation, et au Texas ce n'est pas un détail, c'est la condition de tout le reste.

À côté de la maison, la station de pompage, car nous avions notre propre puits. Une allée en calcaire légèrement surélevée menait au bâtiment d'exploitation, avec sellerie et atelier, et mon bureau au-dessus. Entre les deux se dressait un chêne qui doit avoir plusieurs siècles et dont la couronne formait un toit au-dessus de toute la cour.

Cinquante mètres plus loin, une maisonnette d'une pièce, pour les invités ou le personnel. Et la grange rouge, sans laquelle aucun ranch texan n'est un ranch texan.

Tout était clôturé, presque tout était divisé en parcelles, et chaque clôture demandait du travail.

Tout autour, d'autres ranchs. À l'arrière, comble de l'ironie, nos terres touchaient celles du catcheur The Undertaker. Je ne l'ai jamais rencontré, nos vaches si, qui allaient de temps en temps se promener chez lui. Il recevait parfois des invités dont on parlait encore à Rockne des semaines plus tard, Brad Pitt par exemple, ou Tom Cruise.

Notre voisine s'appelait Peggy, une dame âgée qui vivait là depuis des décennies et dont le mari était mort peu avant notre arrivée. Elle habitait à dix minutes à pied.

Le long de la piste se trouvaient quatre ou cinq autres propriétés. On partageait l'entretien, et pas grand-chose d'autre. Ce n'était pas une brouille, c'est ainsi à la campagne. On se laisse tranquille jusqu'à ce que quelqu'un ait besoin d'aide.

Isolés, oui, seuls, non. Vingt-cinq minutes jusqu'à Bastrop, cinquante jusqu'à Austin. Et à dix minutes, Rockne, un hameau de trois cents âmes fondé dans les années 1860 par des émigrés allemands. Leurs premières cabanes sont aujourd'hui un musée, et j'y suis souvent allé, bien avant de comprendre pourquoi cela me travaillait autant.

Nous allions à la messe à la Sacred Heart Church de Rockne. À la station-service et son épicerie, nous achetions œufs, pain et lait, et les gérants avaient à chaque visite une histoire sur les célébrités qui passaient acheter cigarettes et bière quand elles séjournaient chez l'Undertaker.

IV

Ce que la propriété fait d'un homme

Voilà à quoi ressemblait notre vie vue de l'extérieur. De l'intérieur, c'était tout autre chose, et les mots manquent pour le dire.

Les années au ranch ont été les plus belles de ma vie. Et je ne dis pas cela à la légère.

Aujourd'hui, c'est aussi clair qu'à l'époque : c'est ainsi que je veux vivre. Ce n'est pas un souvenir, c'est une mission inachevée. Depuis cet été-là, je travaille obstinément à ce que cela redevienne réalité. J'en parle rarement, car je sais combien cette idée pèse à mes proches. J'ai confiance : un jour, les choses se mettront en place.

On peut parler d'hectares. Du reste, beaucoup moins.

Une rancheuse américaine a un jour décrit ce que l'on ressent en marchant sur sa propre terre, les yeux levés vers le ciel, les nuages et l'herbe, quand la frontière entre soi et tout cela s'estompe. Elle y voyait le sentiment d'appartenance le plus profond qu'elle connaisse. Sur le moment, j'ai cru à de l'exaltation. Au bout de quelques semaines, j'ai compris que c'était une description.

C'est ici que mes enfants devaient grandir. Je nous voyais vieux, ici, à Noël et à Thanksgiving, autour d'une table qu'il faudrait rallonger. Ce devait être le berceau des Sauerborn au Texas, et un jour, je voulais reposer sous l'un de ces chênes, sous le ciel le plus vaste que je connaisse.

Pour la première fois de notre vie, nous avions le sentiment d'être arrivés.

V

Le gentleman rancher

Et maintenant, je dois être honnête, sinon tout cela tourne à la carte postale.

Je n'étais pas un rancher. J'étais un gentleman rancher.

L'expression est ancienne, mi-honorable, mi-moqueuse, et elle me va parfaitement. Le gentleman rancher possède la terre, il la paie, il l'aime. Et il choisit quand il se salit les mains.

Tout était là. Pas dans le travail. Dans le choix.

Je n'avais aucune envie de curer des boxes. Aucune envie, en février, à quatre heures du matin et sous la bruine, d'emmener du foin au pâturage parce qu'il faut le faire, qu'on en ait envie ou non. Je ne l'ai jamais prétendu, ni à l'époque ni aujourd'hui. Celui qui se pare du romantisme du travail pénible sans jamais l'accomplir se ridiculise devant ceux qui l'accomplissent, et de toute façon, ils vous percent à jour dès le premier jour.

Si je voulais monter, mon cheval m'attendait, sellé. L'un des hands l'avait préparé. Je montais, je parcourais ma terre, et à mon retour, quelqu'un prenait les rênes.

C'est la vérité, et elle ne me gêne pas.

Car ce qui m'a saisi dans cette vie, ce n'a jamais été la fourche. C'était le rapport à la terre. La brume dans les creux. La clôture que je longeais. Savoir que ce sol sous mes bottes nous appartenait, que les chênes s'y dressaient bien avant qu'un Sauerborn ne traverse l'Atlantique, et qu'ils seraient encore debout quand il ne resterait plus rien de moi.

Le gentleman rancher est une créature profondément américaine. Il a bâti quelque chose, le plus souvent loin, le plus souvent en ville, et il transforme le fruit de son travail en terre, parce que la terre est la seule chose qui donne l'impression de durer. Si vous connaissez cet élan et voulez y céder aujourd'hui aux États-Unis, vous trouverez chez nous le volet fiscal sous Immobilier aux États-Unis, car pour un Européen, posséder un bien foncier en Amérique est tout sauf simple.

Le matin, je téléphonais à des clients londoniens ; l'après-midi, je commandais des piquets de clôture. J'examinais des contrats, puis je préparais des sandwichs et mettais des boissons au frais pour que les acheteurs aient de quoi se rafraîchir après l'essai sous la chaleur. J'étais les deux. Ce ne serait un mensonge que si j'en taisais un.

VI

Sept enfants et pas de salle de classe

C'est surtout envers les enfants que je devais être honnête, car pour eux, le ranch n'était pas un refuge. C'était tout le programme scolaire.

Cette vie, nous ne l'avons pas simplement menée, nous l'avons construite. Rien ne devait se faire à côté, et l'éducation moins que tout.

Pour l'apprentissage, il existe aux États-Unis un modèle répandu : la One Day Academy. Les enfants vont à l'école un jour par semaine et travaillent à la maison les quatre autres. Chez nous, ce jour-là se passait dans une grande église évangélique de la région, où sont nées des amitiés qui ont tenu au-delà. Il faut savoir que les supports de ces académies sont conçus pour l'apprentissage en autonomie. En pratique, les parents n'enseignent donc guère les mathématiques. Ils veillent à ce que l'enfant s'assoie.

S'y ajoutait le catéchisme du dimanche à Sacred Heart.

Une fois les devoirs faits, les enfants disparaissaient. Le reste de la journée appartenait à l'étang, aux chevaux, aux arbres et à la chasse au bois pétrifié, étonnamment abondant dans la région.

Ils avaient aussi des tâches. Soigner les bêtes, ranger, donner un coup de main, et la liste s'allongeait à mesure que les animaux arrivaient. C'était tout l'intérêt. Une famille qui travaille ensemble à quelque chose n'a rien à voir avec une famille qui dîne ensemble le soir.

Avec l'école à la maison, le sens même d'apprendre se déplace. Ce n'est plus une matière, c'est une manière d'aborder la journée. Comment s'appelle ce rapace là-haut, et de quoi vit-il ? Pourquoi les feuilles de cet arbre ont-elles l'air malades ? Comment les cigales font-elles ce bruit, et pourquoi s'arrêtent-elles toutes en même temps ? Sur un ranch, un enfant tombe chaque jour sur une demi-douzaine de questions de ce genre. Notre vraie tâche de parents consistait à garder leurs sens en éveil. Les enfants font le reste tout seuls, parce que ce sont des explorateurs nés et qu'ils ne détestent rien tant qu'une question sans réponse.

Le soir, nous allions souvent à Austin, où ma femme et les enfants s'entraînaient à la capoeira. Ils avaient commencé en Floride, et nous connaissions déjà des membres du groupe d'Austin pour les avoir croisés lors de rencontres là-bas.

Je n'ai jamais revu mes enfants aussi fatigués. L'heure du coucher n'était pas un sujet, c'était une délivrance. Ils s'écroulaient et dormaient jusqu'au matin.

VII

Vingt chevaux

Ce que les enfants vivaient comme une aventure était, pour leur mère, une entreprise dès le premier jour.

Le ranch devait être une affaire, pas un loisir coûteux.

Ma femme avait élevé les enfants pendant quinze ans pendant que je voyageais. Qu'elle ait à son tour l'occasion de bâtir quelque chose à elle nous semblait évident à tous les deux. Était-ce sage ? C'est une autre question, et la réponse n'a pas sa place dans ce chapitre.

Le projet : un centre de débourrage pour jeunes Quarter Horses selon les méthodes du natural horsemanship, cette école qui ne brise pas la volonté du cheval mais établit la hiérarchie dans un langage que l'animal comprend. Ma femme avait rassemblé pendant des années livres, stages et vidéos pour en tirer son propre programme : trois mois par cheval.

J'aime les chevaux. Je ne suis ni un bon cavalier ni un spécialiste en quoi que ce soit. Mon rôle était à l'avenant : les enfants, la maison, un peu de publicité. Et payer.

Il y avait beaucoup à payer.

D'abord, il a fallu clôturer et diviser tout le terrain. Puis amener l'eau dans les pâturages. Puis des abris mobiles, des vans, une carrière. Des selles, des brides, des couvertures, encore et encore. Cela ne s'arrêtait jamais, et qui croit connaître le coût d'une chose ne l'a pas encore commencée.

Puis les chevaux. À cause de la sécheresse, les gens cédaient même de bonnes bêtes pour une bouchée de pain, et nous pensions que c'était le moment d'en profiter. Nous avons acheté cheval après cheval, jusqu'à en avoir plus de vingt.

Et comme les pâturages étaient brûlés, il fallait tous les nourrir. Le foin arrivait par camions entiers, les granulés à la tonne. Qui constitue un troupeau en pleine sécheresse n'achète pas des bêtes, il achète des factures de fourrage.

Cela ne me dérangeait pas. Nous apprenions tous les deux un métier que nous ne connaissions pas, et apprendre coûte de l'argent. Certaines de nos décisions étaient tout simplement stupides. Mais la sagesse a posteriori est la marchandise la moins chère du monde.

Les chevaux étaient vendus comme jeunes chevaux fiables à des cavaliers de reining, de barrel racing et de western pleasure. Au Texas, il existe un vrai marché, car c'est un sport amateur et non un luxe. Les gens cherchent un cheval qui ne fait pas d'écart, qu'on peut toucher et sur lequel une fille peut monter. Environ cinq mille dollars.

Au bout d'un moment, nous vendions en moyenne deux chevaux par mois. Un excellent résultat pour une activité qui n'existait pas un an plus tôt. Nous faisions de la publicité sur les plateformes habituelles, et l'une de mes rares contributions utiles a été un site digne de ce nom, avec les photos d'un vrai photographe. Certaines sont encore accrochées chez moi.

L'activité perdait pourtant de l'argent. Mais je voyais où elle allait. Au passage, j'ai appris à l'époque ce que j'explique aujourd'hui chaque mois : une entreprise américaine se crée vite et se comprend lentement. Pour bien la structurer aujourd'hui, tout est expliqué sous Création de société aux États-Unis, et si l'entreprise doit être basée au Texas, la C Corporation au Texas est le point de départ habituel.

Au début, nous n'avions pas de salariés. Mon fils aîné aidait sa mère, et à eux deux, ils montaient et travaillaient en moyenne dix chevaux par jour. Il avait seize ans, passait douze heures par jour dehors, sept jours sur sept, et il était heureux. J'étais immensément fier de lui et inquiet à la fois, car c'est un esprit exceptionnel et je voyais les livres passer après les chevaux.

VIII

Cinq heures et demie, brume, Londres

Ce ne sont pas les chevaux qui payaient tout cela. C'est l'Europe qui payait, et avant le lever du soleil.

Auparavant, je prenais l'avion pour Londres toutes les huit semaines, pour trois semaines. La première année au ranch, je n'ai pas quitté une seule fois les États-Unis. Je m'étais engagé dans cette aventure, et j'étais sérieux.

J'ai installé mon bureau dans la petite cabane d'amis. Je me levais vers cinq heures. Cinq heures au Texas, c'est midi à Londres : une demi-journée de travail européenne tenait ainsi dans mes heures matinales.

Mais d'abord, je faisais le tour des clôtures. Un café dans une main, une cigarette dans l'autre. L'herbe était mouillée, l'air encore frais, et sur les creux flottait la brume que le soleil dissiperait une heure plus tard, comme si elle n'avait jamais existé.

Je ne sais pas comment l'expliquer sans tomber dans le pathos. Après vingt ans de bureaux, de bilans, de structures, de contrats et de sociétés qui n'existent que sur le papier, c'était enfin quelque chose de tangible. Une clôture est intacte ou elle ne l'est pas. Un cheval est au pré ou chez le voisin. Il n'y a ni appréciation ni interprétation.

Et tout cela m'était confié. La terre, les bêtes, l'eau. J'avais le sentiment que tout cela faisait partie de la famille, ce que je n'ai jamais ressenti pour aucune de mes entreprises, ni avant ni depuis.

Je crois que, pour un homme, le travail manuel apporte quelque chose d'irremplaçable. Réparer un trou dans une clôture ou rattraper un cheval échappé donne une assurance qu'aucune affaire conclue ne procure.

La plupart du temps, bien sûr, il n'y avait aucun trou à réparer. Alors, une fois le café fini, je passais mes appels, autant que possible dehors, tant qu'il ne pleuvait pas et que le vent ne soufflait pas.

Vers midi, heure du Texas, l'Europe avait fini sa journée. Difficile de décrire ce que l'on ressent quand on a encore la moitié de la journée devant soi en sachant que plus personne n'appellera. Quelques e-mails, et le reste appartenait au ranch.

Tout cela n'a été possible que parce que j'avais à Londres et à Miami des gens capables de travailler sans supervision, et qui le voulaient. Je craignais que mon absence pose problème. Elle n'en a posé aucun. Mon frère a dirigé Londres de main de maître, et c'est une leçon que je transmets depuis à chaque entrepreneur qui veut s'expatrier : si votre entreprise a besoin de votre présence, vous n'avez pas une entreprise, vous avez un emploi. Si vous préparez ce pas aujourd'hui, vous trouverez le volet fiscal et le volet séjour chez nous, sous Fiscalité américaine et Visa américain et green card.

L'après-midi, je descendais à Bastrop chercher des outils, du fourrage, du matériel. Ou bien nous allions voir des chevaux. Et quand ma femme était sortie avec les enfants et que je restais seul, je m'installais sur la véranda avec un pack de bières et je regardais ma propre vie être exactement comme il fallait.

IX

Un portail grand ouvert

Quand on vit ainsi, on pourrait facilement croire qu'on n'a plus besoin de personne. Chez moi, c'était exactement l'inverse.

S'installer à la campagne n'a jamais été une retraite loin du monde.

Il faut le souligner, parce que dès qu'on parle d'école à la maison et de retour à la terre, surgit par réflexe l'image du solitaire qui se barricade en attendant l'effondrement. Ce n'a jamais été mon idée. Je ne voulais pas vivre en autarcie, je voulais faire partie de quelque chose, et à plusieurs niveaux à la fois.

Les premières rencontres sont venues par la capoeira à Austin, parce qu'en nouveaux venus, nous suivions partout où l'on voulait bien de nous.

La paroisse nous a accueillis. Après la messe du dimanche, on restait pour un café, et cette famille allemande avec ses sept enfants suscitait une curiosité considérable. On nous traitait comme une petite sensation, on voulait entendre toute l'histoire, on nous invitait. C'est ainsi que j'ai connu mon ami David Jones, aujourd'hui disparu, et sa famille.

Par l'académie, les enfants se sont fait des amis, par les enfants nous avons rencontré leurs parents, et c'étaient presque toujours des familles comme la nôtre : petit ranch, beaucoup d'enfants, croyants.

L'exploitation elle-même ouvrait des portes. Nous confiions volontairement les travaux à des artisans et à de petites entreprises du coin, et certains chantiers se sont terminés en barbecues.

Le bruit a couru qu'une nouvelle famille avait beaucoup de travail à confier, et bientôt des artisans montaient sans prévenir le chemin de gravier pour se présenter. À Londres, je n'aurais même pas ouvert la porte. Ici, j'adorais ces visites. J'aimais parler des projets et entendre l'avis d'un professionnel. J'en étais même flatté, car cela voulait dire qu'on nous prenait au sérieux.

Quand les premiers chevaux ont été prêts à la vente, les acheteurs sont venus presque tous les jours. Dans toute jeune entreprise, il y a ce moment où l'idée devient une affaire, et il a toujours le même visage : celui d'un inconnu qui a de l'argent sur lui et veut savoir si ça vaut quelque chose.

Ça valait quelque chose. Je revois ma femme, le premier chèque à la main, incrédule, pendant que l'acheteur quittait la propriété avec sa remorque.

Puis sont venus les cours d'équitation et de horsemanship pour les enfants scolarisés à la maison des environs, avec une publicité jusqu'à Austin, et dès lors des groupes d'enfants occupaient la carrière plusieurs fois par semaine. Pas beaucoup d'argent, mais un revenu régulier et surtout : encore plus de monde.

Plus tard, nous avons proposé des balades à cheval guidées. Notre premier client a été le chef de la police de Bastrop, qui offrait la sortie à sa femme pour son anniversaire.

Clients, fournisseurs, artisans, voisins, amis, enfants. Un va-et-vient permanent. C'est exactement ce que je voulais. Un ranch au portail ouvert n'a rien à voir avec une forteresse avec vue.

X

Ce qui arrive sur la table

Un portail ouvert appelle une table, et une table appelle une question : qu'y met-on ?

Sur un bout de terre, impossible d'y échapper. Elle vous attend chaque matin devant la porte.

L'herbe pousse ou elle ne pousse pas. Le puits donne de l'eau ou il n'en donne pas. La pluie vient, ou elle ne vient pas, et notre première année, elle n'est pas venue.

Nous n'avons jamais voulu être autosuffisants par idéologie. Mais nous voulions raccourcir le chemin entre la terre et notre table. Des œufs de nos propres poules. Un potager qui nous a demandé bien plus de travail que prévu et qui nous a appris que l'humilité est une catégorie agricole. De la viande de voisins dont nous avions vu les pâtures et connaissions le nom. Du miel d'un apiculteur installé quelques miles plus loin.

Il ne s'agit pas de diététique ni de morale. Il s'agit de redevenir un maillon d'une chaîne plutôt que le bout d'un rayon de supermarché. Une tomate qui a poussé à deux cents mètres de la cuisine n'a pas meilleur goût parce qu'elle serait plus vertueuse. Elle a meilleur goût parce qu'elle a été cueillie mûre, et parce que vous savez combien d'eau elle a coûté pendant un été de sécheresse.

Nous étions bien trop inexpérimentés et bien trop impatients, et nous ne l'avons pas bien fait. Mais nous avons compris l'essentiel. Au centre du Texas, où il ne tombe pas une goutte pendant des semaines et où la terre se fend comme du vieux cuir, on l'apprend plus vite qu'ailleurs.

XI

Sur les traces des Allemands

Qui se demande d'où vient ce qu'il mange finit par se demander d'où vient l'endroit où il mange. Et là, l'histoire est devenue étrange.

Allemand, je m'étais installé dans un lieu fondé par des Allemands. Sans le vouloir. Sans en avoir la moindre idée.

Rockne, notre hameau de trois cents âmes, a été fondé dans les années 1860 par des émigrés allemands. Dans l'église sont accrochés des tableaux aux inscriptions allemandes. Les familles portent les mêmes noms allemands qu'il y a cent cinquante ans. La paroisse tient un livre rouge où l'on peut retrouver sa propre ascendance, non par folklore, mais par nécessité pratique dans un endroit où les mêmes familles se marient entre elles depuis des générations. Et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, on parlait allemand au quotidien à Rockne.

Notre terre avait autrefois fait partie du Walnut Creek Ranch, créé par l'un de ces fondateurs allemands, cent cinquante ans avant que nous en achetions une parcelle.

Sans le savoir, je m'étais retrouvé au cœur de l'une des plus grandes épopées de l'émigration allemande.

Elle a commencé par des lettres. Dans les années 1830, un paysan allemand nommé Johann Friedrich Ernst s'installa dans un lieu baptisé Industry, alors aux confins du monde connu, dans une jeune république qui venait de s'arracher au Mexique et n'appartenait pas encore aux États-Unis. Ernst écrivait au pays. Il décrivait un espace sans fin, une terre fertile, pas de princes, pas de censeurs, pas d'officiers recruteurs. Un pays où tout homme travailleur pouvait acquérir de la terre et vivre libre.

Les journaux allemands publièrent ces lettres. Ce qui s'ensuivit, les historiens l'appellent aujourd'hui encore la fièvre du Texas.

Il faut mesurer ce que de telles phrases signifiaient à l'époque. L'Allemagne n'était pas libre. Une mosaïque de principautés avec censure, bureaucratie et long service militaire. La population augmentait, les fermes rétrécissaient à chaque héritage jusqu'à ne plus nourrir une famille, et l'industrialisation naissante privait les vieux métiers de leur gagne-pain. Des millions de gens regardaient leur avenir et voyaient un mur.

Et puis, dans le journal, une phrase venue de l'autre côté de l'océan :

Ici, tout homme libre peut posséder de la terre.

Au cours du 19e siècle, cinq millions et demi d'Allemands émigrèrent aux États-Unis, formant par moments le premier groupe d'immigrants du pays. Des centaines de milliers partirent au Texas et peuplèrent le triangle entre San Antonio, Austin et le Hill Country, qu'on appelle encore là-bas German Texas.

Pas question d'en faire une image romantique. Le prix fut effroyable. En 1842, des nobles allemands fondèrent l'Adelsverein, la Société pour la protection des immigrants allemands au Texas, et sa mise en œuvre tourna à la catastrophe. Des familles vendirent tout, maison, ferme, outils, toute leur existence, pour payer la traversée et la promesse de colonies préparées. Elles firent leurs adieux à des parents qu'elles ne reverraient jamais. Beaucoup débarquèrent dans un port du golfe nommé Indianola, et c'est là que commença pour une grande partie d'entre elles le véritable cauchemar : trop peu de chariots, trop peu de nourriture, aucune organisation, des milliers de personnes bloquées sur la côte tandis que la maladie et le chaos ravageaient les camps.

Ces gens n'avaient pas de plan B. Pas de filet. Pas d'État pour les rattraper.

Et ils sont venus quand même.

Au milieu de ce désastre surgit l'un des hommes les plus remarquables de l'histoire texane. Otfried Hans Freiherr von Meusebach, né en 1812 à Dillenburg, juriste, juge, bourgmestre, issu de ces milieux libéraux qui rêvaient d'une autre Allemagne. À son arrivée, il déclara qu'il ne repartirait jamais, abandonna son titre de noblesse et se fit appeler désormais John O. Meusebach. Plus de baron. Un citoyen.

Il conduisit les colons dans le Hill Country et y fit une chose presque sans équivalent sur la frontière américaine. Il partit à cheval et fit la paix avec les Comanches. C'est aujourd'hui encore l'un des très rares traités entre colons européens et une nation amérindienne que les deux camps ont respecté durablement.

Sous la protection de cette paix naquit une ville. Elle s'appelle Fredericksburg.

Le petit-fils d'un hôtelier allemand de la rue principale s'appelait Chester W. Nimitz et commanda la flotte américaine du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Son histoire remplit aujourd'hui le National Museum of the Pacific War, en plein cœur de Fredericksburg. De l'émigrant à l'amiral qui aide à sauver le monde libre, en trois générations.

J'ai raconté toute l'histoire en détail sur mon blog en anglais : They Sold Everything for America.

Pourquoi elle a sa place ici ? C'est vite dit.

Je suis parti en 2008, pas en 1848. Je suis arrivé avec un ordinateur portable, pas sur un voilier. Derrière moi, j'avais une entreprise et le produit de la vente d'une maison à Londres, pas celui d'une ferme qui n'existait plus ensuite. Comparé au leur, mon risque était une promenade, et je ne me permets aucune comparaison.

Mais le moteur est resté le même. L'espace plutôt que l'étroitesse. Les possibilités plutôt que l'administration. Et cette idée, au fond inouïe, qu'un être libre, avec de la terre sous les pieds et sans maître au-dessus de lui, peut bâtir tout ce qu'il est capable de bâtir.

XII

Un appel en juillet

Et puis l'Allemagne a appelé.

Encore une de ces journées parfaites, juillet, peu après midi. Sur l'écran, un numéro allemand que je ne connaissais pas. Je pensais à un client.

C'était ma tante Maria, la sœur de mon père. Nous nous parlions rarement, et j'étais content d'entendre sa voix.

Elle ne m'a même pas laissé finir. Mon père était mort, m'a-t-elle dit, calmement, sobrement. Cinquante-neuf ans. Un anévrisme de l'aorte abdominale. Il était arrivé à l'hôpital avec des douleurs dorsales atroces, les médecins avaient opéré aussitôt, et il n'avait pas survécu à l'opération.

Elle nous a souhaité bon courage, à mes frères et sœurs et à moi. Puis nous avons raccroché.

J'étais là, le téléphone à la main, sur une véranda au Texas, et je ne comprenais rien. Quelques jours plus tôt, je l'avais encore eu au téléphone.

Pas une larme n'est venue.

Les dix dernières années de sa vie avaient été dures, pour lui et pour tous ceux qui l'aimaient. Le détail de ce qui s'est passé lui appartient et n'a pas sa place sur cette page.

Entre nous, tout n'avait pas toujours été simple : pendant quelques années, nous ne nous étions même plus parlé. Mais quand il est mort, tout était apaisé. Il venait de se lancer comme consultant et débordait de projets. Un mois plus tôt, il était venu me voir à Londres. Nous étions allés dîner, nous avions parlé, parlé encore, et pour la première fois depuis longtemps, on avait l'impression que les choses repartaient enfin dans le bon sens pour lui.

Et puis ça.

À la seconde même, je savais que je prendrais l'avion pour l'Allemagne pour l'enterrement. L'un de mes frères avait prévu son mariage la même semaine. Célébrer des noces trois jours après des obsèques, aucun de nous ne l'imaginait. Nous l'avons fait quand même.

L'enterrement à Fribourg-en-Brisgau n'a rien eu de lugubre. Le requiem a été célébré ensemble par un prêtre de l'Opus Dei et un père augustin, tous deux amis proches de mon père. L'église était pleine : amis, anciens associés, collègues. Mes frères et moi l'avons porté en terre, puis tout le monde s'est retrouvé dans une auberge voisine, avec beaucoup à manger et encore plus de vin.

Mon père aurait adoré.

Personne ne s'était concerté, mais chacun savait que ce n'était pas le moment de parler des années difficiles. On s'est raconté les meilleures histoires sur lui, les émouvantes comme les drôles, et il y en avait à revendre.

Quelques jours plus tard, c'était le mariage. Au moment du toast à Papa, certains n'ont pas retenu leurs larmes. Mais en dessous, il y avait une joie difficile à expliquer. Elle naît de la certitude que tout cela est profondément humain et fait simplement partie de la vie, et que, puisque rien de tout cela n'est entre nos mains, il ne nous reste que la confiance.

Omnia ad bonum.

Depuis l'Allemagne, j'appelais la maison tous les jours. Entre-temps, le nouveau garçon de ranch et sa compagne étaient arrivés. Peu après, je suis rentré au Texas.

Je ne me doutais pas que la plus belle période de ma vie commençait à s'achever précisément durant ces semaines-là.

XIII

Ce qui reste

J'ai perdu le ranch.

Comment, je le raconterai une autre fois. C'est une histoire à part, et elle demande plus de recul que je n'en ai aujourd'hui. Mais je tenais à l'écrire ici, pour que personne ne prenne ce récit pour une carte postale.

Ce qui est resté pèse plus lourd que ce qui est parti.

Aujourd'hui, je sais ce que l'on ressent. Je sais ce que c'est de marcher sur sa propre terre à cinq heures et demie, un café à la main, pendant que la brume stagne encore dans les creux. Je sais comment dorment des enfants qui ont passé toute la journée dehors. Je sais comment, au Texas, une heure avant le coucher du soleil, la lumière tombe sur une prairie non fauchée, et je n'ai besoin d'aucune photo pour m'en souvenir.

Et je sais ce que signifie choisir une vie plutôt que de s'y laisser glisser. Au fond, c'est pour cela que je fais ce métier. Je ne vends pas des économies d'impôts. J'aide des gens à préparer ce genre de décision pour qu'elle tienne dans la durée. Notre façon de travailler et nos tarifs sont présentés en toute transparence sur la page Mount Bonnell Advisors.

Et au sud-est d'Austin, au bout d'un chemin de gravier, se dresse un très vieux chêne sous lequel je voulais un jour reposer.

Ce projet-là, je ne l'ai pas abandonné.

L'auteur
Sebastian Sauerborn

Fondateur de Mount Bonnell Advisors à Austin, au Texas. Il accompagne entrepreneurs et familles européens dans leur installation aux États-Unis.

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