La Nouvelle-Orléans et les Créoles

En 1718, Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville, vient d'être nommé commandant général de la Louisiane, que la Couronne a confiée à la Compagnie d'Occident du financier John Law. L'une de ses premières missions : fonder une ville à trente lieues en amont sur le Mississippi et lui donner le nom du duc d'Orléans. Bienville choisit la rive est, là où le fleuve dessine un « beau croissant ». L'endroit n'a rien d'un hasard. Depuis des siècles, les peuples autochtones s'y retrouvent pour commercer, nouer des alliances et chasser. Les Choctaws l'appellent Bulbancha, le pays des nombreuses langues. Le terrain est plus haut que les marais alentour, et le portage du bayou Saint-Jean mène au lac Pontchartrain.

Ce pays des nombreuses langues est devenu La Nouvelle-Orléans, la ville la plus française des États-Unis.

Bienville, le Montréalais qui fonda la ville

Bienville est né le 23 février 1680 à Montréal. Entré dans la marine française à douze ans comme aspirant, il accompagne son frère Pierre Le Moyne d'Iberville dans l'expédition de 1698 vers la Louisiane. De 1699 à 1702, il l'aide à établir une présence française permanente, repère la baie de Mobile et l'embouchure du Mississippi, et se distingue par sa facilité à apprendre les langues autochtones. En 1699, la France proclame la colonie de Louisiane. Bienville en sera plusieurs fois le gouverneur et vivra trente-six ans dans le pays avant de finir ses jours à Paris, où il meurt le 7 mars 1767.

La ville qu'il fonde est une ville planifiée. En 1721, l'ingénieur militaire Le Blond de la Tour en dessine le plan en damier, que l'on retrouve dans le Vieux Carré. En 1722, La Nouvelle-Orléans devient la capitale de la colonie. Les premières maisons sont en cyprès, surélevées, avec des toits pentus, peu de fenêtres et des jardins entre elles.

Un carnaval masqué dès 1729

Le Mardi gras n'est pas une invention moderne. La Historic New Orleans Collection conserve le récit d'un jeune commis parisien, Marc-Antoine Caillot. En 1729, le dimanche qui précède Mardi gras, il passe la journée à chanter et danser avec des amis. Apprenant qu'une noce a lieu le lendemain soir, il forme une troupe de masques. Caillot se déguise en bergère, corset et jupe blancs, mouches sur le visage. Onze fêtards costumés et deux musiciens arrivent à la réception et dansent toute la nuit. Trois siècles plus tard, La Nouvelle-Orléans garde l'idée d'un carnaval ouvert à tous, où les rôles s'inversent.

Une ville française bâtie à l'espagnole

La ville a aussi une face sombre que les historiens ne cachent pas. Les premiers Africains réduits en esclavage y arrivent en 1719. Pendant la période française, environ 6 000 personnes sont déportées de la côte ouest-africaine vers la Louisiane, beaucoup de Sénégambie. Mais dès 1722, des personnes libres d'ascendance africaine apparaissent dans les registres de la ville, et cette communauté des gens de couleur libres jouera un rôle unique dans l'histoire créole.

En 1763, la Louisiane passe à l'Espagne. La période espagnole dure jusqu'en 1803 et transforme le visage de la ville. Deux grands incendies détruisent 1 068 bâtiments de l'époque française. En 1795, le gouvernement espagnol impose des règles de construction qui limitent le bois dans les immeubles à étages au profit de la brique et du plâtre. Les maisons se serrent, partagent leurs murs et s'organisent autour de cours intérieures. Le Vieux Carré est donc, en grande partie, un quartier français reconstruit à l'espagnole. Le National Park Service le décrit comme un ensemble de 66 îlots, parmi les plus anciens secteurs historiques protégés du pays, où se mêlent styles français, espagnol et américain. En son cœur se dresse la cathédrale Saint-Louis, la plus ancienne cathédrale catholique des États-Unis en usage continu.

1803 : la Louisiane devient américaine

En 1800, l'Espagne rétrocède la Louisiane à la France, qui en prend possession en 1802. Napoléon Bonaparte rêve alors de reconquérir Saint-Domingue et de faire de la Louisiane le grenier de son empire. Mais son armée est décimée par la fièvre jaune à Saint-Domingue, et la guerre avec l'Angleterre menace. Il renonce. Les négociateurs américains Robert Livingston et James Monroe étaient autorisés à payer jusqu'à 10 millions de dollars pour La Nouvelle-Orléans et les Florides. On leur offre la Louisiane entière.

Le traité est signé à Paris le 30 avril 1803, le dix floréal an XI, par Livingston, Monroe et, pour la France, François Barbé-Marbois. Les États-Unis achètent 828 000 milles carrés à l'ouest du Mississippi pour 15 millions de dollars, soit environ quatre cents l'acre, et doublent leur superficie. Le territoire couvre tout ou partie de quinze États actuels. Un détail plaira aux francophones : le traité, signé en français et en anglais, précise qu'il a été convenu à l'origine en langue française. Le Sénat américain le ratifie le 20 octobre 1803.

La vente de la Louisiane en chiffres
Signature30 avril 1803, Paris
Ratification par le Sénat20 octobre 1803
Superficie828 000 milles carrés
Prix15 millions de dollars, environ 4 cents l'acre
Dont convention de paiement60 millions de francs (11 250 000 dollars)
Dont créances américaines sur la France20 millions de francs (3 750 000 dollars)
États actuels concernéstout ou partie de 15

Créoles : ceux qui sont nés ici

Au sens large, créole veut dire « natif du pays ». Après 1803, les Créoles ressentent le besoin de se distinguer des Américains et des Européens qui affluent. Le mot désigne alors l'héritage et les coutumes de ceux qui ont peuplé la Louisiane à l'époque coloniale française. Selon le National Park Service, cette culture créole amalgame des influences chitimacha, houma et d'autres peuples autochtones, ouest-africaines, des Isleños canariens hispanophones et des gens de couleur libres francophones venus des Antilles. Elle est catholique et francophone, avec un goût prononcé pour la bonne table, le vin, la musique et la danse.

Le choc des cultures se lit sur le plan de la ville. Les nouveaux venus anglophones s'installent en amont de Canal Street, dans ce qui devient le secteur « américain » d'uptown, tandis que le downtown reste créole. Les Irlandais catholiques, arrivés en nombre entre les années 1830 et 1850, ne veulent pas prier à la française et bâtissent leur propre église Saint-Patrick, construite en 1840, de l'autre côté de Canal Street.

Dix mille réfugiés de Saint-Domingue

La révolution haïtienne pousse des milliers d'habitants de la colonie française de Saint-Domingue vers La Nouvelle-Orléans. En 1809 et 1810, environ dix mille réfugiés arrivent dans la ville, ce qui double sa population et triple presque celle des gens de couleur libres. Selon la Historic New Orleans Collection, ces derniers représentent 25 % de la population de la ville en 1830. La plupart sont francophones, beaucoup sont propriétaires, et l'on compte parmi eux des artisans, des entrepreneurs, des enseignants et des poètes. Dans les années 1860, le docteur Louis-Charles Roudanez fonde deux journaux noirs bilingues, L'Union et La Tribune de la Nouvelle-Orléans.

La ville change d'échelle. Elle compte moins de dix mille habitants en 1800 et plus de 150 000 en 1860. Dans les années 1840, elle est la deuxième ville du pays, après New York, pour le nombre d'immigrés résidents.

Un droit civil écrit en français

Le droit privé louisianais a survécu à la vente de 1803 et reste fidèle à la tradition civiliste. Le 31 mars 1808, le territoire d'Orléans adopte le Digeste des lois civiles, rédigé par Louis Moreau-Lislet et James Brown et imprimé à La Nouvelle-Orléans en français et en anglais. Selon le centre d'études de droit civil de l'université d'État de Louisiane, ce digeste des lois espagnoles alors en vigueur prend pour modèle formel le Code civil des Français de 1804. Il devient le Code civil de 1825, remplacé par celui de 1870. Ce texte de 1808 est souvent présenté comme le premier code civil louisianais, et son influence va jusqu'au Québec, à l'Amérique latine et à l'Espagne.

Le jazz a un accent créole

Le National Park Service, qui gère le New Orleans Jazz National Historical Park, souligne le rôle de la communauté créole de couleur. Ses musiciens sont réputés pour leur maîtrise et leur discipline, beaucoup ont étudié en France et jouent dans les meilleurs orchestres de la ville. Les formations créoles du downtown, comme l'orchestre de John Robichaux, font danser la bonne société. À la fin du XIXe siècle, les lois de ségrégation des années 1890 privent les Créoles de couleur de leur statut particulier et les rapprochent des musiciens noirs d'uptown. De cette rencontre entre la rigueur créole et l'improvisation d'uptown naît un son nouveau. L'Original Creole Orchestra de Freddie Keppard part pour Los Angeles en 1912, et en 1922 King Oliver fonde à Chicago son Creole Jazz Band.

Même les cimetières racontent la France. On dit souvent que les tombes de La Nouvelle-Orléans sont hors sol à cause de la nappe phréatique. La Historic New Orleans Collection corrige : elles sont hors sol parce que c'est ainsi qu'on bâtissait les tombes en France et en Espagne, et les cimetières parisiens présentent les mêmes caveaux à étages et les mêmes croix de fer.

Le français louisianais, une langue bien vivante

Selon le CODOFIL, quand la Louisiane est vendue aux États-Unis en 1803, le français louisianais et le créole louisianais sont les langues dominantes du territoire, et l'anglais n'y est guère parlé ni compris. Pendant plusieurs décennies, le français garde une place éminente aux côtés de l'anglais. Au XIXe siècle, des journaux en français paraissent dans presque toutes les paroisses du sud de la Louisiane, comme Le Méridional à Abbeville ou La Sentinelle de Thibodaux. Après la guerre de Sécession et la Reconstruction, le français recule vers la maison, la famille et la vie de quartier.

Deux langues coexistent. Le français louisianais, souvent appelé français cajun, est un dialecte du français. Le créole louisianais, ou kouri-vini, est une langue créole à part entière, avec sa propre grammaire et sa propre orthographe, même s'il tire une grande partie de son vocabulaire du français. Le CODOFIL donne un exemple savoureux : le raton laveur du français standard se dit un chaoui en français louisianais et in shawi en créole, un mot emprunté aux peuples autochtones. Le Cane River Creole National Historical Park, près de Natchitoches, préserve deux des plantations créoles de coton les plus intactes du pays, Oakland et Magnolia, et raconte une culture créole qui traverse les catégories raciales.

La Louisiane n'a pas de langue officielle. Mais l'État reconnaît au français une place particulière, et la loi le dit noir sur blanc :

Any act or contract made or executed in the French language is as legal and binding upon the parties as if it had been made or executed in the English language. (Louisiana Revised Statute 1:51)

Selon le CODOFIL, la Louisiane est le seul État américain doté d'une agence gouvernementale dédiée au français. Dans l'American Community Survey 2024, 64 188 Louisianais de cinq ans et plus parlent à la maison le français, le créole haïtien ou le cajun. L'immersion prend le relais : le CODOFIL recense 36 écoles d'immersion française et plus de 5 500 élèves (site consulté en octobre 2026). Le français de Bienville s'apprend de nouveau sur les bancs de l'école.

Pour l'histoire des exilés d'Acadie, lisez Acadiens et Cajuns, du Grand Dérangement à l'Acadiana. Pour les Français qui ont choisi l'autre rive de la Sabine, lisez Les Français au Texas. Toute la série se trouve sur la page Les Français en Louisiane et au Texas.

Sebastian Sauerborn
Sebastian Sauerborn
Fondateur de Mount Bonnell Advisors, Austin, Texas
10 minutes de lecture · Mis à jour : octobre 2026